• Antoine Émaz : Prises de mer

    Dans la mince et dense plaquette du phare du cousseix, je crois qu’Antoine Emaz se souvient de ses lectures de Philippe Jaccottet, du moins en reste-t-il quelque chose, tant ses descriptions d’un bord de mer sont nettes et précises, mais ouvrant, toujours ou presque, sur autre chose : « Courbes longues, et surtout molles, même pour des vagues. Leur peu de bruit. Elles ne claquent pas mais se défont plutôt en une frange de mousse, un remuement d’eau, un glissement de masse qui s’aplatit sur elle-même et se répand, vite plane, dans un glissement presque lisse sauf au bord où ça murmure encore, doucement. Peut-être ce qui domine le matin : la douceur. Et quelque chose de nonchalant, une énergie comme résiduelle plus que retenue. » Mais c’est aussi, comme souvent chez Emaz, une sorte de balancement dialectique entre extériorité et intériorité, et dans une attention au dehors aiguisée, à égalité avec ce qui s’éprouve intérieurement : « Voilà peut-être le pouvoir du pays : annuler notre petite histoire. On ne se perd pas, on s’efface pour se retrouver plus loin à l’intérieur, bout minime anonyme du vivant. Mouvement qui n’est pas repli, rétractation, mais élargissement, évasion. S’évaser, s’évader. Élargir : ouvrir et libérer, à la fois. » C’est peut-être aussi dans cette plaquette qu’il se fait le plus peintre : « Mer plate, couleur métal. Dans les vagues du bord le vert reprend le dessus, avec une transparence sombre de bouteille. » Les couleurs sont vraiment très présentes : « Au bord, mer brune par transparence de l’eau sur le sable ; ensuite, quelques mètres de vert, plus du bleu foncé. » On ne parlera pas de laisser aller, on sent toujours une tension (celle des mots déjà), mais plutôt de relâchement, ou de respiration sans objet : « Retour au neutre. Être dans le vivant, sur ce mode particulier : ni action, ni réflexion, ni domination, abandon, mélancolie, fuite, espoir, mémoire, projet, ni même mot. Vide par vidange, évacuation de soi. Reste le vivant, neutre, vivant. » Cependant, dans cet état de quasi vide intérieur quelque chose ne s’absente pas, ou si peu : la mémoire. « Mémoire parfois fantasque, erratique, mais le plus souvent demeurant dans sa mécanique propre, entre logique, analogie et hasard. Pour que le dérapage se développe et s’impose, il faut une certaine vacance de tête. » On pourrait, par ailleurs, saisir peut-être un vague écho de Rilke dans la dernière page, si l’on songe à l’ouvert : « L’humain comme mesure pour croire un peu saisir les choses ; si on était vraiment dehors, on serait perdu. » Alors pointe une sagesse (une éthique) à laquelle Antoine n’a jamais dérogé depuis ses débuts : « On peut essayer d’accumuler pour préciser, il reste une marge d’inexact, au bout. Donc il n’est peut-être pas utile de surcharger outre mesure. »

    Jacques Lèbre (Europe n° janvier-février 2019)


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