• Le coucou chante contre mon cœur

    par Jacques Josse, sur Remue.net

    « L’un murmurait pour tous un poème à voix haute », Julien Bosc

    Invité, en compagnie d’Alain Roussel, dans le jardin de la Villa Beauséjour, Maison de la poésie de Rennes, le 17 juin 2017, Julien Bosc lit, en cet après-midi ensoleillé, des extraits d’un ensemble inédit, Le coucou chante contre mon cœur. Sa voix est claire et le bruit du vent dans le micro à peine perceptible. Seuls quelques oiseaux, nichés dans le cèdre au-dessus de la scène, poursuivent leurs échanges. Le public, installé en demi-cercle face au lecteur, est très vite happé par les mots et le souffle ample, modulé tel un chant, de celui qui le transporte loin du canal qui coule à proximité.

    « N’avez-vous jamais vu ces vagues qui touchent le ciel ?
    Ces rouleaux d’écume qui font naître les anges ?
    Ces multiples couleurs d’un ciel bleu à l’autre en passant par des verts, des noirs, des gris ?
    Ces voix graves aiguës venus de qui sait où ?
    Ces chants d’un cœur qui conjurent l’impensable ?
    Ces bruits de tous les diables ?
    Le fin filet de voix de la tempête puis le silence immense ?
    Ne les avez-vous entendus ?

    Moi si
    c’est pourquoi je chante
    Sans rien inventer
    Faudrait sinon de l’imagination
    Ah bienheureux tous ceux qui la possèdent
    Je la leur laisse »

    Son poème se déploie par paliers. Il est remarquablement construit. Il porte en lui ce qu’il a vu, vécu, collecté, senti, ressenti. C’est ce texte, qui avoisine les quatre-vingts pages, qui est aujourd’hui publié par les éditions Le Réalgar. Mais sans la présence de Julien, décédé fin septembre 2018, pour en accompagner la sortie.

    Ceux qui l’ont entendu lire se remémoreront le son et le rythme de sa voix. Les autres n’auront aucune difficulté à adapter leur respiration à celle qui émane de ce chant, de cette épopée traversée par la parole – une et multiple – de générations de défunts. C’est elle qui résonne en permanence. Elle vient de loin. D’époques diverses et de tous les continents. Ce qu’elle dit touche à ce terrible constat qui montre que des hommes, guidés par "leur morgue du différent leur cruauté ou leur lâcheté", en certaines périodes de l’histoire, s’assemblent et tuent. C’est cela que le poète énonce et dénonce.

    « L’ivresse du pouvoir
    Le dédain de la parole donnée
    La compromission des maîtres
    Le mépris vis à vis des plus pauvres
    L’insanité des mieux pourvus
    Les noyés dans l’indifférence
    La déportation
    Les camps
    La mer cimetière
    Que regretterais-je ? »

    Ce sont les voix des victimes réunies qui font tenir la sienne. Pour dire les heurts, malheurs, exodes, rejets et multiples persécutions passées et actuelles qu’il ressent jusque dans son corps. Il sait ce qu’il en coûte de s’écorcher ainsi, d’injecter tant de douleur et d’injustice en soi, mais ne peut procéder autrement. Il lui faut transmettre. C’est la rude besogne qui lui incombe. "Pour qu’aucun des bourreaux ne puisse crier victoire". Cela passe par des scènes à décrire et à reconstituer. Par des retours sur l’innommable sans jamais s’épancher. Par des mémoires à revisiter et à honorer. Par des moments de grâce aussi, qui surviennent au plus fort de la détresse et de l’abandon, qui ne viennent pas des hommes mais de la présence bienveillante des oiseaux.

    « Le geai des chênes s’est fait une raison et dort contre ma joue
    Si je prends froid les hirondelles virevoltent autour de mon visage
    L’évente évente tant que la fièvre n’est tombée
    Si la mélancolie survient le coucou chante contre mon cœur
    Si lui est dans la peine je le berce et console en attendant qu’il s’apaise
    Ce que je dois à tous ?
    La fraternité que le monde a perdue
    La tendresse sans forcément demande immédiate de retour
    N’oubliant pas ce qu’eux seuls savent offrir :
    Une multitude de couleurs afin de réjouir l’âme et déchirer la nuit »

    Il faut lire, entendre, saisir, écouter cette voix qui vibre en ne lâchant rien. Son chant est intemporel. Il porte loin. Se joue des frontières et s’adapte aisément à la transmission orale. C’est celui d’un homme humble et déterminé. Qui se donne tout entier.


    Julien Bosc : Le coucou chante contre mon cœur, postface de Jean-Claude Leroy, éditions Le Réalgar.

     Jacques Josse

     20 juin 2020, sur le site Remue.net