• Lire, d’une certaine façon c’est plonger, c’est se laisser pétrir par les phrases comme par les vagues d’une mer. Mais d’une autre façon, et comment y échapper, c’est aussi lire entre les lignes. Car si un texte est d’abord une surface (les lignes tracées sur la page), il a aussi un fond, du moins est-il censé en avoir un. Ce que l’on peut dire de ce texte de Franck Guyon, d’une seule phrase, c’est qu’il est d’abord factuel : « Dorette est le nom du cours d’eau minuscule où nous avons, c’était dimanche, compagne et frère, plongé les cendres, dans le nom du cours d’eau qui sautille et frétille et ce mêle en aval à cette Dives qui grossit, s’épaissit et se mêle à la mer ». Les cendres n’ont pas été dispersées : « nous n’avons rien fait que déposer cette urne au fond d’une eau qui frétille et sautille vers la Dives et la mer ». Puis sont nommés dans le cours de la phrase (ce n’est pas une liste) toutes les parties du corps devenues cendre : « les chairs, les os, les nerfs, le front, les doigts, les seins, les pieds de cendre », y compris les organes de la sexualité, les organes du plaisir et de la jouissance, le vagin, le clitoris : « les hanches, la cervelle, le clitoris, les poils de cendre ». Ce qui affleure, dans ce passage, c’est une sorte de violence rentrée du fait que ce corps soit désormais réduit en cendres, c’est du moins ce que l’on peut ressentir. Plus loin sera posée une question : « dis-moi, qu’aurons-nous fait de cette lumière à vaciller sur nos épaules et nous soulever de terre, aussitôt retirée qu’à peine accordée ». Puis l’on comprendra, à des indices car cela n’est pas dit explicitement, qu’il s’agit de la mère : « étrange […] qu’il n’y ait pas non plus d’outil du mystère : au moins quelques histoires au grand clou d’hier, comme ce poisson rouge ramené du presbytère et ces mots qu’il faudra pour avouer le vol de la pièce de deux francs dans le porte-monnaie ». Dans ce texte de Franck Guyon (L’Atelier La Feugraie avait publié Une agitation en 1986), dans le fait de se défaire de l’urne, le monde ne s’absente pas : « et douze fois signe après signe le zodiaque est charmant comme un dessin d’enfant » ; c’est ce qu’il nomme l’alphabet des choses : « le lierre, le lilas mauve ou blanc, le blé, la coquille et l’écorce, les animaux du monde, le ver, le cerf, l’hirondelle à manier les anneaux de l’air, et ce bleu sur le dos des sardines, et ces vents qui montent dans les plis du large ». Dans ce texte où la marge de droite est plus large que la marge de gauche, comme pour signifier une absence, un vide, le cœur est loin d’être apaisé : « mais le vin nouveau qui viendra bientôt n’apaisera rien du cœur : et le cœur est plus dur et plus vert que les plus mauvaises lunes ». Après la mort (combien de temps après ?), déposer l’urne dans un cours d’eau, s’en défaire, c’est vraiment couper le dernier fil et se sentir peut-être un peu plus seul devant la vie : « le ceinturon d’étoiles au grand mât de la vieille aventure, nuit des puits, des mines, des caves et des eaux, l’aiguille des directions plus lourde et corpulente que la charpente des crépuscules ». Sous la factualité du geste, ce qui sourd entre les lignes, comme remonte une nappe phréatique, c’est d’abord une émotion contenue, comme repoussée ; ensuite, c’est une révolte rentrée contre cette finitude qui nous incombe : « cette Dorette qui dévale et s’enfonce dans le rein du bocage vers la Dives : cette eau de tombe, dimanche, sur le chemin des saules et du concert des crapauds gros dans les fossés du soir : sur le chemin du large où le large est profond de telle façon qu’on n’y comprend plus rien ». C’est à regretter, presque, d’avoir sorti des passages de leur contexte. En seulement treize pages, nous avons là non seulement un texte d’une rare densité, mais très beau, poignant pour qui sait lire entre les lignes.

     Jacques Lèbre (Europe n°1075-1076, nov-déc 2018)

     

     

     


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  •  Le nouveau recueil poétique de Frédérique Germanaud, Intérieur. Nuit — un intérieur spatial habité par les jeux de l'imaginaire, par les souvenirs, par les blessures et, au bout du compte, par l'ombre.

     

    Tous ceux que dévore la nostalgie des pages qu'il faut ouvrir au coupe-papier avant de savourer le texte seront comblés par la présentation choisie par le phare du cousseix pour l'édition du recueil poétique de Frédérique Germanaud : Intérieur. Nuit.  Voilà deux mots, dans ce titre, qui se font signe mutuellement. Car la nuit est bien ce moment où l'on est invité à se serrer à l'intérieur de la maison, dans le cocon domestique, avec la lampe, la nappe, les traces du repas, le bruit de la pendule, "l'odeur de l'hiver". . . tout un univers intime où parviennent, pour mieux en goûter la séparation, quelques bruits du dehors : celui du vent et du "feuillage agité devant la petite maison", des roses trémières qui "fouettent l'air", des bouleaux qui "s'égouttent", ou encore les "hennissements des trois chevaux du voisin".  

    À ces sons venus de l'extérieur s'en ajoute un, venu de l'intérieur celui-là, le bruit du "stylo qui grince". Car la nuit est aussi le moment pour veiller et chercher, "Sous le halo de la lampe", à faire parler la page : "De la pointe du crayon je remue un peu les verbes", "J'attends qu'un poème / Sorte de la pointe du Bic". Cet intérieur spatial fait glisser vers l'intérieur de soi, habité par les jeux de l'imaginaire ("J'entends grincer des portes qui n'existent pas"), par les souvenirs (ce "cheval blanc sur le flanc" ou cet "hérisson apprivoisé"), par les blessures ("Je rature mes peines dans le carnet"), et, au bout du compte, par l'ombre. 

    La nuit n'est pas seulement une circonstance temporelle, elle entre dans la composition du moi livré à la quête de l'écriture, elle devient sa propre matière: "J'accueille la nuit dans mon ventre". À la faveur de la nuit qui avance au cadran de l'horloge, la nuit secrète du moi apporte une certaine violence : elle "tranche les veines" car elle dépouille de toute complaisance ("j'enroule et déroule mes erreurs"), elle éveille des inquiétudes et un sentiment d'abandon, elle laisse insatisfaite la traque de la parole : "J'ai raclé la nuit jusqu'à ces mots mal écrits". Et quand la lumière du jour vient remplacer et rendre inutile celle de la lampe, et qu'il faut "Mettre la nuit / Dehors", c'est un peu un sentiment de défaite qui murmure: "Il faut savoir rompre", il faut savoir "Lever le camp".  

    Claire-Neige Jaunet

     

    Mobilis


  •  Prises de mer d'Antoine Émaz par Tristan Hordé

     

    Dans une caractérisation de la mer, le lecteur lit qu’elle « vient (…) s’affaisser », « Quelque chose comme une fatigue, ou une paresse — de mer lasse » ; plus loin, à propos des vagues, « nerveuse » apparaît après une série d’adjectifs. Rien qui puisse arrêter la lecture, habitués que nous sommes à ce que tout ce qui est vivant ou en mouvement soit décrit de manière anthropomorphique ; Antoine Emaz interrompt son propos et commente : « Parler d’une mer calme ou nerveuse, en colère, ne veut sans doute rien dire mais cela permet de s’entendre à défaut d’être exact ». On reconnaît dans la remarque sa rigueur dans l’usage de la langue, on la retrouve à chaque instant dans les pages de ce Journal, consacré à ce qui est vu, selon la saison, à différents moments du jour.

       Anroine Emaz note ainsi précisément des bruits, celui des vagues que l’on écoute dans le silence autour, celui des coquillages que le pied écrase et qui se détache au milieu d’autres, celui du vent dont le « poids » et le « mouvement » appelle des comparaisons avec ce qui est vu dans les tableaux de Klee, la flèche organisatrice de l’espace. Sont relevés aussi avec précision les couleurs : bleu de  source, (le ciel), gris étain, bleu frais, bleu soutenu (la mer), etc., la couleur de la mer changeant selon l’endroit d’où on l’observe : brune parce qu’elle prend la couleur du sable, puis après « quelques mètres de vert » bleu foncé. Pourtant, ces « prises de mer » ne sont pas seulement comparables à des marines.

       Le premier paysage décrit, c’est celui du matin, où la relation entre le mouvement incessant des vagues s’accorde avec le « peu de bruit » et procure une impression de tranquillité. Mais ce qui est récurrent dans ces pages, c’est la saisie du vide de la mer, de l’espace, un vide associé au calme de la marche devant l’eau : elle n’a « ni but ni errance, comme les vagues du bord qui se plient et se déplient ». Ce vide n’a rien d’angoissant, on mesure ce que l’on est quand on prend conscience de la disproportion entre notre corps et l’étendue maritime, « on ne se perd pas, on s’efface pour se retrouver plus loin à l’intérieur, bout minime anonyme du vivant ».

       L’action du vent transforme le paysage, le sol s’érode, le sable se met en mouvement et l’on a alors le sentiment de « marcher dans ce qui s’en va ». Il faut ajouter à ce caractère éphémère du paysage (« on passe ») que la perception constante du vide donne à penser que l’espace (de la mer, devant la mer) ne peut être une demeure, seulement un espace de passage ; les humains deviennent vite des silhouettes, des « bâtons verticaux sur l’étendue ». Si l’on tient cependant à les garder comme terme de référence, c’est sans doute « pour croire un peu saisir les choses ». C’est cette saisie des choses, si modeste soit-elle, qui importe : prendre sa mesure, pour Antoine Emaz, c’est toujours la condition pour « ouvrir et libérer ». Il y a, ici comme dans la plupart des écrits d’Antoine Emaz, des réflexions dans la lignée des moralistes classiques — ce qui les rend d’autant plus attachants.

     

    sur Sitaudis

     


  •  

    Isabelle Lévesque, La Nouvelle Quinzaine Littéraire, n° 1190

     

    Certitude du poème ?

    Le Phare du Cousseix, jeune maison d’édition fondée en 2013 par le poète Julien Bosc, publie des plaquettes imprimées sur presses typographiques. Les deux dernières publications signées Etienne Faure et Michel Bourçon proposent des textes qui semblent constitués de fragments.

     

    Étienne Faure, Écrits cellulaires

    Le phare du cousseix, 2017 – 16p., 7 €

     

    Écrits cellulaires se présente sous forme de vers libres réunis en courtes strophes de deux à cinq vers. Les épigraphes de Verlaine et d’Emmanuel Bove relient de manière univoque l’adjectif « cellulaire » à l’enfermement dans l’espace de l’écriture, espace de vie :

     

    D’un habitacle nommé chambre

    où l’on aura entassé des livres

    et lu, subdivisé la vie en cellules

    un jour la coquille est vendue

     

    C’est à la première personne que se disent le deuil et la finitude :

    De jour comme de nuit je suis mort

    l’espérance a vécu 

     

    Incarcération des mots dans des groupes qui les délimitent et les brident ? Le distique établit une équivalence stricte entre la vie et l’espérance, c’est elle qui deviendra sujet impuissant (mort) de la seconde strophe, détachant le souffle de ce qui pourrait définir la vie, du corps au moins.

     

    Elle est morte

    au-delà de tout entendement

    je respire encore

     

    Or c’est de la proximité des morts qu’il est question puisqu’ils « ne cessent de remuer », mais aussi des mots : « Jadis fleuris, ces draps d’hiver ». Le dernier son de « fleuris » appelle le premier d’« hiver ». Mais on entend la métaphore établissant entre le passé et le présent une béance que les morts occupent en l’investissant d’une forme de vie souterraine paradoxale, réelle cependant.

    Les parents disparus, les enfants passent en première ligne :

    Orphelin vite

    et déjà au bord

    de la fosse

     

    Toujours trop tôt. La jeunesse, en accéléré, nous plonge dans l’automne sec dont les feuilles sont des « lettres mortes », « un courrier laconique », mais explicite. Cependant le cœur vide des « aïeux en exil », restés dans ces « écrits cellulaires », ne continue-t-il pas à battre puisque les morts remuent sans apparaître ? Les livres entassés qui les ont accompagnés sont encore vivants, avant d’être revendus. Ce qui commence voisine déjà la fin.

    Si chaque nouvelle mort nous inscrit plus sûrement dans le registre des disparus prochains, l’amour est entendu comme lien entre vivants, puis entre vivant et mort.

     

    Ton amour d’1,72 m est dans les airs

    tu l’entends qui passe au-dessus de la ville

    et du verre empli de soleil que tu lèves

    santé, elle atterrit

     

    Mais voilà que ce « tu » meurt à son tour : « te voici en terre toi aussi ».

    Alors les saisons traversées terrassent doucement : parcourir le livre qui va vers sa dernière page et regagnera le silence de la bibliothèque ; écrire le poème « qui prétend / tout résoudre » ; lire ou écrire « sans effroi » le mot fin. Voici l’enterrement d’un matelas en route pour la décharge, comme la répétition infinie de qui est passé. Un châle glissant au sol dénude la chaise, un être se dévêt et le vivant s’arrête. Voici des échos de vie (« un scooter /emportant à l’aube un vivant »), illusoire accalmie de vibrations condamnées où seuls « les mots saisis demeurent.

     

    Michel Bourçon, À l’arbre que l’on devient

    Le phare du cousseix, 2017 – 16p., 7 €

     

    À l’arbre que l’on devient propose des notes en prose de deux à sept lignes. Son narrateur est lui aussi dans sa « cellule ». Il regarde au dehors dans l’attente du poème :

    Par la fenêtre, parmi le balancement des arbres chahutés par le vent, il y a le livre qui attend d’être écrit, on distingue parmi les branches, la silhouette d’un poème […]. »

    Voici le poème aux longues phrases lentes. « Nulle empreinte dans cette nuit éblouissante ». C’est un chemin sans traces. L’observation de menues fractures dans le temps ordinaire fait surgir au-dehors les mots qui entreront dans la danse du poème, vivant, improbable. Nous retrouvons cet espace de vie et d’écriture, cette « coquille » fragile, qu’il faudra bien quitter un jour :

    Fin de nuit, la lumière monte, on se lève avec ses vestiges pesant dans le corps, déjà une pie se moque éperdument du monde, coquille vide que la peur finira par remplir.

    L’extérieur et l’intérieur semblent fusionner. La page restée blanche ne laisse pas ignorer les mots en bourrasque qui ne manqueront pas de se poser à un moment ou à un autre.

    Dans le jour de neige, seuls les flocons savent ce qu’ils font, pas une aile au ciel pour déchirer le blanc, les mots tourbillonnent en tête et se poseront ailleurs, pas sur la page où un feutre noir repose comme pain sur la planche.

    Ce « pain sur la planche », qui incombe au poète, nous en avons le fruit sous les yeux.

    Les notations de lieu sont nombreuses, elles dressent le cadre précis d’un poste d’observation et d’un temps : un val, des arbres, la neige qui tombe, des rafales de vent. Le parallèle établi entre les arbres à tailler et le poème à écrire permet de filer une comparaison. Michel Bourçon utilise l’indéfini « on », qui implique le lecteur. Le « je » s’écarte pour que la voix laisse entrer tout ce qui se présente. Les parois qui se dressent, entre l’intérieur et l’extérieur, sont franchies.

    À quel effacement sommes-nous voués ? Le titre le suggérait, une métempsycose particulière pourrait nous conduire à endosser la vie d’un arbre. Cette métamorphose libèrerait de soi comme elle permettrait, par un singulier et signifiant tranfert, d’écrire, « alors qu’on n’est qu’une feuille s’abandonnant au vent pernicieux ». Près de nous, notre ombre, notre double, menace toujours de s’éloigner :

    Celui qui se retourne dans la rue dévisage sa disparition […]

    À chaque pas, nous nous perdons ; devenus arbres, serions-nous fixés ? Nous éloignant toujours (de quelle ombre ?), ces disparitions successives, échos anticipés de notre propre mort, dessinent l’absence. Les mots pourraient-ils la faire retentir ? Prononcés par d’autres bouches, voleraient-ils autrement ? L’ombre est notre royaume : celle de notre corps qui se reproduit sans cesse, celle de la vie enfuie dans un futur certain, celle de ce « on » universel qui s’écarte « de son corps » pour rejoindre les objets qui nous entourent ou les arbres.

    L’expérience poétique, qui fait se rencontrer l’intérieur et l’extérieur, peut porter à l’espoir de maintenir, au moins en partie, contre l’oubli, ce qui s’échappe fatalement :

    Que voir dans cette main qui renferme la mémoire du corps aimé, dans son tracé sur la page, sinon un désir d’envol, de prendre son essor comme une aile le ferait sans l’oiseau.

    Subsistent la nuit pénétrante, la fatigue et la conscience de n’avoir pas encore disparu puisqu’autour demeurent l’arbre et son nid, et les mots. On voudrait rejoindre les morts sur un « seuil nouveau ».

    Depuis quand l’accompagne ce sentiment de n’habiter que l’écriture, cette brèche ouverte par laquelle il s’engouffre pour échapper à tout ce qu’il a perdu ou bien enfoui en lui, malmené par le temps, ballotté par tout cela qui le fait durer pourtant, petit homme chassé de son corps et de sa maison.

    Le poème est-il la seule certitude ?

    Isabelle Lévesque